septembre 24, 2013
CR Dufumier

Agriculture biologique : espoir ou chimère ?*
En quoi les performances environnementales, économiques, sociales, alimentaires permettent-elles de légitimer
l’agriculture biologique ? Favorise-t-elle la biodiversité ? Ses rendements sont-ils à la hauteur de l’enjeu de nourrir la
planète ? Tels étaient les thèmes de la conférence-débat qui s’est tenue le 27 février 2013 à AgroParisTech, 16 rue
Claude Bernard, 75005 Paris.
Le match menaçait d’être serré entre Marc Dufumier, professeur émérite d’agronomie et d’agricultures comparées,
promoteur de l’agriculture biologique à l’échelle mondiale avec Gil Rivière-Wekstein, son contradicteur, journaliste agricole
à la plume acérée et auteur de nombreux ouvrages contre les détracteurs des biotechnologies tels que « Faucheurs de
sciences » ou « Abeilles, l’imposture écologique ». Thierry Doré, en position d’arbitre, a recadré sans concession le débat
mettant face à face les deux, voire multiples, modèles censés être « destructeurs » pour l’un et « dépassés » pour l’autre, et
donné successivement la parole à chacun avant de laisser place aux droits de réponse respectifs aux arguments de l’un et de
l’autre. Car il existe bel et bien une crispation passionnelle autour de ce sujet éminemment politique. En effet, les filières
agricoles industrialisées à outrance ne sont plus considérées comme acceptables socialement surtout dans les pays du Nord et
font d’énormes dégâts dans les pays du Sud où sévit l’exode rural quand les agriculteurs eux-mêmes sont les premiers à
souffrir de la faim.
L’agriculture a toujours été une lutte contre un environnement naturel où se nouent des interactions variées, et
l’ensemble de ses vicissitudes, qu’elles soient climatiques, biologiques ou socio-économiques. L’âge d’or de l’agriculture n’a,
en effet, jamais existé. L’agriculture biologique ne saurait, par conséquent, être un retour en arrière, une harmonie recouvrée
avec la Nature. L’agriculture est, et ce, depuis ses débuts, la modification d’écosystèmes complexes par le travail humain. Et
entre l’agriculture conventionnelle actuelle extrêmement mécanisée, standardisée, hyperspécialisée, consommatrice d’énergie
fossile, d’intrants chimiques, de produits phytosanitaires et l’agriculture biologique ou, plutôt, les agricultures biologiques,
très diverses, la comparaison mérite d’être tenue, même si elle est complexe, surtout quand il s’agit d’évaluer leurs résultats
respectifs que ce soit à l’aune de leurs rendements comme à celle de leurs impacts tant sur les sociétés humaines que sur
l’environnement qui est, lui, un bien commun de l’humanité.
Pour Marc Dufumier, l’agriculture biologique est un espoir véritable fondé en science et en raison. Pourquoi ?
Parce que les filières agroindustrielles nous font avaler du lait aux hormones, parce que l’on retrouve des résidus de
pesticides parfois en cocktails dans les fruits et légumes ou des antibiotiques dans la viande. À cause aussi de la surmortalité
des abeilles, due pour une large part aux pesticides (dont le Cruiser OSR de Syngenta, ce que récusait encore, il n’y a pas si
longtemps le journaliste agricole). À cause de la pollution de l’eau, de l’air et des sols ; de la déforestation et de la perte de
biodiversité. À cause de l’exode rural des paysans les plus pauvres notamment dans les pays du Sud qui conduit à la
désertification des campagnes et à des paysages désolés. À cause du suicide des agriculteurs alors même que le chômage
atteint des records. Cette responsabilité de l’agriculture industrielle coûte très cher. Quand nos impôts servent à chercher des
moyens d’éliminer les algues vertes, quand l’utilisation de certaines molécules pèse sur l’espérance de vie ou peut conduire à
l’augmentation de la prévalence de maladies neurodégénératives telles qu’Alzheimer ou Parkinson, quand les agriculteurs se
suicident, ainsi que l’a martelé, non sans insistance, Marc Dufumier, ce coût est exorbitant à la fois aux plans monétaire,
médical et social.
Les multinationales semencières de l’agroindustrie avec une sélection génétique fondée sur l’unique critère du
rendement ont réduit le nombre de variétés végétales et animales sans se soucier de leur adéquation avec les conditions de
production des paysans. Elles ont conduit les agriculteurs à s’endetter et à remplacer le travail paysan par des machines, en
retour, ils doivent leur acheter semences, produits phytosanitaires, engrais chimiques tout en se spécialisant exagérément. La
rupture entre l’élevage et les cultures ainsi induite a été dommageable car elle a abouti à la simplification des écosystèmes, à
des rotations réduites qui épuisent les sols etc.
L’agriculture biologique est elle, non un retour à la lampe à huile, mais une véritable alternative. Une agriculture
dont l’objectif est de combiner désormais au mieux les cycles biochimiques de l’eau, du carbone, de l’azote, du phosphore
etc., en circuits courts, de façon à produire l’alimentation et les biens et services dont nos sociétés ont le plus besoin, sans
porter préjudice, sur le long terme, à la fertilité des écosystèmes. Une agriculture bien plus soignée, ingénieuse et artisanale,
nécessitant plus de travail humain et qui devrait être, par cela même créatrice d’emplois. L’espoir que soutient l’agriculture
biologique est de voir se développer une agriculture de qualité sur nos terroirs qui ne déverserait plus ses surplus à vil prix
dans les pays du Sud et serait donc compatible avec le développement agricole et la souveraineté alimentaire de ces derniers.
Gil Rivière-Wekstein a essayé mais n’a pas été en mesure de répondre sur le fond au constat alarmant de Marc
Dufumier. N’osant invoquer, devant un auditoire informé, alors qu’il y consacre la moitié de son contingent de pages dans le
livre éponyme*, le pétainisme rampant de « la terre ne ment pas » qu’il oppose habituellement aux opposants à l’agriculture
conventionnelle, il a biaisé, s’est présenté, non en journaliste, mais en « observateur ». Il a argué que l’agriculture biologique
n’était pas meilleure pour la santé et qu’elle ne rencontre d’ailleurs l’adhésion ni des consommateurs qui recherchent le prêtà-
manger, ni des agriculteurs puisqu’elle ne représente que 3,7% du marché agricole alors qu’elle serait particulièrement
soutenue par les pouvoirs publics ( ?). Considérant que c’est une agriculture du refus, refus de la chimie de synthèse, des
biotechnologies, de la modernité, de la mondialisation, des produits standards de l’agro-industrie, tels que Coca Cola ou Mc
Do, il a critiqué la vision étriquée, selon lui, des partisans du bio pour qui les matières premières seraient limitantes et
limitées, affirmant que seul l’Homme définit lui-même la matière première et qu’il est capable de remplacer un minerai par
un autre, de trouver d’autres ressources insoupçonnées et qu’un supplément de science, au sens bio-nano-technologique du
terme, peut nous sauver des dégâts causés à la planète. Il continue de croire et de vouloir faire croire, en faux naïf qu’il est,
aux lendemains qui chantent grâce aux innovations biotechnologiques dont seul l’Homme est capable et que, seules, semblent
pouvoir porter les multinationales de l’agro-industrie. Cet acte de foi en l’avenir lui a servi en quelque sorte de conclusion
alors qu’une partie de l’humanité souffre de malnutrition ce dont il ne semble pas se soucier.
In fine, dans son droit de réponse, Marc Dufumier lui a porté le coup de grâce en rappelant que le plus
gros des subventions allait à l’agriculture conventionnelle et que cette agriculture, déjà très coûteuse, l’était bien davantage
encore par les ravages occasionnés sur les insectes pollinisateurs et sur l’humus, par la pollution des nappes phréatiques, par
sa consommation en eau et en énergie fossile sans que cela ne soit jamais comptabilisé. Le dénigrement de l’agriculture
biologique, à la fois moderne et savante, est une position idéologique et politique qui fait du tord à l’agriculture biologique.
Celle-ci devrait être rémunérée davantage pour les services agro-systémiques qu’elle rend, notamment, par une véritable
politique incitative au développement durable de la PAC ce qui rendrait plus abordable la transition au bio des agriculteurs et
n’aurait finalement aucun coût. Quant à la question de l’adhésion des consommateurs, il a simplement rappelé que quand le
bio est distribué dans les cantines scolaires et encouragé par les municipalités, la population s’en félicite. Ce match a fini par
un KO debout de notre « journaliste-observateur », mis en difficulté, sur le fond comme sur la forme, par ses propres lacunes
et préjugés. Gil Rivière-Wekstein, complètement terrassé, voire lessivé, a dû concéder que l’agriculture bio avait bien sa
place, même si sa subite conversion au bio ne saurait être que « light ».
C.Albertini
*Agriculture biologique : espoir ou chimère ?
Contradicteurs Marc Dufumier, Gil Rivière-Wekstein
Médiateur Thierry Doré éditions le muscadier, 2013.